Deux petites filles, les cheveux châtains, et un petit garçon, irrémédiablement brun. Les trois ne sont pas bien plus hauts que mes genoux, et je les entends dire "Mamie"... Vois-je mes petits-enfants ? Ma main est enveloppée par une autre, une main d'homme. Je tourne la tête vers celui qui me tient la main, mais son visage est flou. Il a un manteau marron, et moi une écharpe blanche. Nous marchons tous dans un parc, ce doit être l'automne puisque des feuilles sont sur le sol. Je revois encore ces enfants, et je me sens sourire, j'entends le rire clair de celui qui me tient la main. J'entends leurs rires. Il y a une belle lumière.
C'est un des rêves les plus rassurants que j'aie fait. Peut-être parce que j'y vois un avenir, une descendance. Parce que mon coeur dans ce rêve est rafistolé, et que le froid me paraît tellement doux, loin du mordant, des griffures que je connais. Et ces enfants qui me sourient, qui rient dans la clarté du jour !
Après m'être levée, je revois encore et encore leur visage, et les morceaux d'imagination, cette lumière qui leur échappe. En les revoyant, ma main appelle le dessin. Et me rappelle le film Le secret de Térabithia, avec ces gamins qui se créent un monde, leur croyance est telle, qu'ils vivent ce monde. Etrangement, je n'ai pas pleuré devant ce film. Et j'ai réfléchi au pourquoi.
Le dessin est une inspiration de tous les jours. Ces gens qu'on croise, les gens qu'on a pas croisé, les amis, les animaux, même les arbres, les fleurs, les paysages, tout est une impulsion qui pousse à dessiner. Et du monde que l'on voit, vient le monde que l'on crée. Et, comme les rêves, ces mondes peuvent être bizarres, tordus, sombres, ou magnifiques. Et comme les rêves, certains meurent, d'autres restent. Certains meurent de trop d'innocence, d'autres de pas assez, d'autres encore naissent sous la colère et disparaissent comme de la fumée une fois la paix retrouvée. L'histoire du dessinateur est inscrite dans sa main, dans son trait. On peut y lire ses joies, ses peines, ses peurs, et entrer plus ou moins profondément dans son imaginaire.
Les dessinateurs sont des Dieux d'un nouveau genre. Ils font et défont les mondes, proposent du rêve aux autres que soi, et se font rêver eux-même. Ils se délivrent des bouillons de leur imaginaire. Pour ma part, il y a longtemps que j'aurais arrêté de dessiner si je n'avais pas reçu de souffle nouveau, ce souffle qui a chamboulé mes dix sept printemps. Et ce que je trouve admirable dans le film que j'ai cité plus haut, c'est que le garçon ne fait pas mourir le monde qu'il a créé avec son amie qui vient à décéder, elle qui enrichissait ce monde. Voilà pourquoi je n'ai pas pleuré, parce que ce garçon a la force, la volonté de ne pas faire mourir cet édifice. Chose que je ne pourrais faire si je perdais mon impulsion. Et parce que des globes, on en crée, on en détruit, en recrée, à volonté. Le peu de mondes que j'ai créés, je les ai laissés s'effondrer. Et depuis peu, j'en construit un autre, plus stable, plus beau, plus libre. Et pour la première fois, je m'attache à ce royaume.